Une difficile naissance
La première tentative de politique publique d’intelligence économique en France remonte à 1995,
lorsque M. Edouard Balladur, alors Premier ministre, crée le “Comité pour la Compétitivité et la Sécurité Economique”, après la publication du rapport "Intelligence économique et
stratégie des entreprises". Cet organisme cessera son activité après le départ du Premier ministre. Pour les promoteurs de l’intelligence économique, le coup est rude. Commence alors une
longue traversée du désert.
Les dix ans qui séparent la publication du rapport Martre (Intelligence Economique
et stratégique des entreprises, Documentation française, 1994) de celle du rapport Carayon seront marqués par la
constitution de cercles formels ou informels, adossés parfois à l’État comme les groupes "intelligence économique" de l’IHEDN ou de l’INHES, parfois à des associations comme SCIP,
l’AFDIE, ou des "think tanks", comme le Centre d’étude prospective et stratégique (CEPS).
C’est le temps des rencontres nationales, des colloques, des premiers DEA (Diplôme d’Études
Approfondies) ou DESS (Diplôme d’Études Supérieures Spécialisées) qui, bien avant les masters de la réforme LMD (Licence, Master, Doctorat), font pénétrer la matière sur les bancs de
l’université, parfois des lycées. C’est aussi le temps des polémiques et des débats, car l’intelligence économique accepte plusieurs approches, plusieurs points de vue et des acteurs de
caractère. De longues discussions traitent des contours et des contenus de la matière. Où commence et où finit l’intelligence économique ? Alors que Paris semble à la traîne pour des
raisons qui tiennent à la sociologie d’État, les régions, plus agiles et plus directement impliquées dans le quotidien, s’intéressent à ce nouvel outil. Il ne s’agit plus de débattre,
mais de sauver des emplois, de créer des filières de remplacement, d’éviter que meurent nos métiers et nos entreprises face à des concurrents ou partenaires mieux informés, plus réactifs
et bénéficiant d’appuis encore inimaginables en France.
Quelques préfets courageux et chefs d’entreprises visionnaires, mais aussi des élus, comblent
l’absence de politique nationale en aidant les initiatives d’associations nationales ou de terrain rassembleuses de bonnes volontés. Des organismes comme l’ADIT (Agence pour la Diffusion
de l’Information Technologique) et les premières sociétés d’intelligence économique répondent aux besoins des entreprises françaises et des territoires. La France se dote d’un véritable
marché de l’intelligence économique. De nouveaux métiers apparaissent. Clients et prestataires découvrent l’existence d’acteurs étrangers puissants, qui vendent de l’intelligence et de la
protection sous toutes ses formes.
Les chambres de commerce s’impliquent dans la promotion de cette manière d’agir et de penser. Petit à
petit, les acteurs économiques français prennent conscience de la valeur de l’information et de son rôle stratégique. Le MEDEF Paris (Mouvement des Entreprises de France) et d’autres
représentations légitimes des entreprises inspirent la création d’académies ou instituts de l’intelligence économique. Une presse spécialisée, de qualité, voit le jour et contribue à la
diffusion du concept. Les titres de librairie se multiplient et des entreprises se rencontrent pour échanger sur leurs pratiques dans des structures originales ou au sein de leurs
branches professionnelles. Il faut attendre 2002 pour qu’une circulaire du ministre de l’économie, des finances et de l’industrie donne aux préfets une "mission permanente d’intelligence
économique" au titre de la "défense économique". La matière est encore subordonnée à l’esprit de défense qui caractérise la pensée stratégique française, mais l’idée fait son
chemin.
Le 1er décembre 2003, dans l’amphithéâtre Foch de l’École militaire, devant plus de cinq cents
spécialistes, le ministre de l’intérieur évoque la remise du rapport du député Bernard CARAYON au Premier ministre et s’engage sur une "grande et vraie" politique publique déclinée dans
les trente-huit propositions de ce document. Après un long silence, l’État réapparaît.
le 31 décembre 2003, Alain Juillet est nommé par décret du Président de la République, Haut
responsable en charge de l’intelligence économique auprès du secrétaire général de la défense nationale.
La politique publique sera à la fois défensive et imaginative, légale et respectueuse des engagements
de la France, sans pour autant être naïve. Dès le mois de janvier 2004, un Groupe permanent pour l’Intelligence économique réunit autour du Haut Responsable les ministères concernés par
cette politique. Les ponts avec la société civile ne sont pas rompus pour autant. Le Haut Responsable invite tous les acteurs économiques français où qu’ils se trouvent et quelle que soit
leur taille à participer à cette politique dans un cadre à la fois régional et national.
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